L'apprenti sorcier glouton
Par Ernestine, mercredi 9 mars 2005 à 21:20 :: Le concours sorcier glouton :: #4 :: rss
Jonathan était un petit Octet de la communauté des Données, et rêvait de devenir un grand sorcier glouton. Depuis tout petit, il contemplait la pleine lune en rêvant de sorcellerie, de gloutonnerie, et ses rêves étaient emplis de magie blanche informatique. Sa vie était faite de transit d’un ordinateur à un autre, il arpentait durement les réseaux, son petit baluchon de données sur l’épaule. L’ennui, c’est qu’il se sentait bien seul au milieu des autres Octets. Les enfants de son âge ne pensaient qu’à transiter et à jouer. La plupart ignorait même ce qu’était un sorcier glouton. Et les parents du petit Jonathan s’inquiétaient des ambitions de leur cher fils. Ils décidèrent alors de réunir la communauté.
Tous les anciens étaient présents, et formaient un cercle autour du petit Jonathan, qui était très intimidé mais restait convaincu que la Vérité était ailleurs, et que son rêve de sorcier glouton, quoique complètement fou, était réalisable. Les anciens lui firent la morale : « Mon pauvre petit, nous comprenons ta douleur. Mais notre vie d’Octet ne nous permet pas de nourrir des ambitions aussi démesurées. Nous devons rester à notre place, c’est écrit ». Jonathan répondit : « Pourtant, on raconte qu’autrefois, nous étions tous des bits. Et que c’est grâce à des aventuriers courageux que nous avons atteint cet état avancé de l’évolution. On raconte même que certains sont plus évolués que nous... » A ces mots, un grand murmure inquièt se répandit dans l’assemblée. Le doyen se leva énergiquement et interrogea fermement : « Où as-tu lu ceci ? » Jonathan n’aurait pas dû le dire... Tout ceci, il l’avait lu dans le Livre des Bots, un vieux livre tenu secret, qu’il avait réussi à dérober grâce aux quelques tours de sorcier glouton qu’il connaissait. Ayant appris son forfait, les anciens le bannirent à tout jamais de la communauté.

Le pauvre Jonathan alla solitaire pendant des années, fréquentant d’autres réseaux et d’autres horizons. Il fit la connaissance des KiloOctets, où le moindre petit enfant en bas âge était plus évolué que le plus expérimenté des Octets. Jonathan fit tant et tellement d’efforts qu’il fut accepté dans leur communauté, et devint un KiloOctet respectable et respecté.
Mais son rêve de sorcier glouton occupait toujours son esprit. Un jour, alors qu’il étudiait quelque vieux grimoire de l’API Msn, il découvrit le secret de la sublimation. Lors de la quatrième pleine lune du printemps de l’an 12 après le Web, il se livra à une curieuse expérience. Si un curieux était passé sur cet ordinateur à cet instant, le spectacle l’aurait probablement saisi. Car dans une transe sublîme et tournoyante, Jonathan s’éleva instantanément au rang de MégaOctet, puis de GigaOctet, ce qui est le plus haut degré d’élévation dans le règne informatique. Jonathan était désormais un roi. Il aurait pu revenir au réseau natal, anéantir les anciens et régner sur les siens. Mais son cœur était resté pur, et ses rêves de sorcier glouton toujours présents dans son esprit. Pourtant, il savait que le plus dur était à venir, car tout parcours initiatique se termine par l’épreuve du combattant.
Un jour, alors qu’il fréquentait un salon de la haute société Giguesque, un vieux l’appela et le pris à part. Il lui parla en ces termes : « Jeune homme, ne me pose aucune question, sache simplement que je sais qui tu es, d’où tu viens, et où tu souhaites aller. Je peux te révéler un secret, j’en ai l’autorisation, et même l’ordre. Il y a, tout à fait à l’Ouest de l’Internet, là où les flots de données tombent dans le vide absolu, un château occupé par un sorcier glouton en haut d’un long escalier. J’ignore comment on y accède, à toi de le découvrir. Mais n’emprunte pas cet escalier. Tu pourrais gravir les marches pendant des années sans jamais parvenir à ton but. En croyant monter vers le ciel, tu ne ferais que descendre vers les ténèbres les plus profondes. Et quand tu voudrais rebrousser chemin, il serait trop tard, et tu serais à tout jamais rétrogradé au rang de simple bit, tu ne verras plus le monde que de deux façons, plein ou vide ».
Onze mois plus tard, Jonathan était au pied de ce rocher mystérieux perdu à l’Ouest, dans la nuit, au milieu des océans dangereux de virus, où voguent les pirates informatiques assoiffés de sang. Se rappelant les conseils du vieux sage, il choisit non pas de monter l’escalier, mais de le descendre, contrairement à toute logique. Il imaginait le sorcier glouton, quelque part en dessous... Au fur et à mesure de sa descente, les ténèbres devinrent plus légères, la lumière s’infiltrait sous les roches, et le décor devenait blanc et bleuté. Enfin, après de longues heures, il parvint dans une immense caverne lumineuse où étaient installés des milliers d’ordinateurs tous plus puissants les uns que les autres. C’était l’antre du sorcier glouton. Ce dernier était au milieu, absorbé par quelque référencement, quand Jonathan se présenta à lui.

La discrétion nous oblige à ne pas retranscrire ici toute l’émotion de cette rencontre. Pendant des heures, les deux hommes discutèrent, et Jonathan buvait les paroles du sorcier. Nous ne pouvons pas le raconter, que le lecteur nous pardonne, mais nous vous livrerons le moment le plus fort de cette conversation. Quand le sorcier glouton expliqua à l’apprenti : « Jeune homme, le plus dur reste à venir pour toi. Pour devenir toi aussi un sorcier glouton, tu dois maintenant te frotter aux plus grands, aux plus dangereux, et aux plus puissants sorciers du Net. Et le plus grand de tous, celui qui a remporté les concours les plus ardus, celui qui a terrassé tous ses concurrents, celui dont le nom fait frissonner tous les référenceurs de la planète : Actulab ».
Le jeune apprenti s’installa devant un ordinateur, se connecta sur Internet et se rendit sur le site d’Actulab. Et là, saisi d’une transe inouïe, à la fois douloureuse et douce, il sentit son esprit s’élever au-dessus des mondes et des millions d’images défilèrent dans son esprit. Il entrevit même, dit-on, le Boudha en personne. Il prononça ces trois syllabes... « Actulab »... et devint un sorcier glouton.
Dessins : Rosinski (dans Thorgal).
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