Le pauvre Jonathan alla solitaire pendant des années, fréquentant d’autres réseaux et d’autres horizons. Il fit la connaissance des KiloOctets, où le moindre petit enfant en bas âge était plus évolué que le plus expérimenté des Octets. Jonathan fit tant et tellement d’efforts qu’il fut accepté dans leur communauté, et devint un KiloOctet respectable et respecté.

Mais son rêve de sorcier glouton occupait toujours son esprit. Un jour, alors qu’il étudiait quelque vieux grimoire de l’API Msn, il découvrit le secret de la sublimation. Lors de la quatrième pleine lune du printemps de l’an 12 après le Web, il se livra à une curieuse expérience. Si un curieux était passé sur cet ordinateur à cet instant, le spectacle l’aurait probablement saisi. Car dans une transe sublîme et tournoyante, Jonathan s’éleva instantanément au rang de MégaOctet, puis de GigaOctet, ce qui est le plus haut degré d’élévation dans le règne informatique. Jonathan était désormais un roi. Il aurait pu revenir au réseau natal, anéantir les anciens et régner sur les siens. Mais son cœur était resté pur, et ses rêves de sorcier glouton toujours présents dans son esprit. Pourtant, il savait que le plus dur était à venir, car tout parcours initiatique se termine par l’épreuve du combattant.

Un jour, alors qu’il fréquentait un salon de la haute société Giguesque, un vieux l’appela et le pris à part. Il lui parla en ces termes : « Jeune homme, ne me pose aucune question, sache simplement que je sais qui tu es, d’où tu viens, et où tu souhaites aller. Je peux te révéler un secret, j’en ai l’autorisation, et même l’ordre. Il y a, tout à fait à l’Ouest de l’Internet, là où les flots de données tombent dans le vide absolu, un château occupé par un sorcier glouton en haut d’un long escalier. J’ignore comment on y accède, à toi de le découvrir. Mais n’emprunte pas cet escalier. Tu pourrais gravir les marches pendant des années sans jamais parvenir à ton but. En croyant monter vers le ciel, tu ne ferais que descendre vers les ténèbres les plus profondes. Et quand tu voudrais rebrousser chemin, il serait trop tard, et tu serais à tout jamais rétrogradé au rang de simple bit, tu ne verras plus le monde que de deux façons, plein ou vide ».

Onze mois plus tard, Jonathan était au pied de ce rocher mystérieux perdu à l’Ouest, dans la nuit, au milieu des océans dangereux de virus, où voguent les pirates informatiques assoiffés de sang. Se rappelant les conseils du vieux sage, il choisit non pas de monter l’escalier, mais de le descendre, contrairement à toute logique. Il imaginait le sorcier glouton, quelque part en dessous... Au fur et à mesure de sa descente, les ténèbres devinrent plus légères, la lumière s’infiltrait sous les roches, et le décor devenait blanc et bleuté. Enfin, après de longues heures, il parvint dans une immense caverne lumineuse où étaient installés des milliers d’ordinateurs tous plus puissants les uns que les autres. C’était l’antre du sorcier glouton. Ce dernier était au milieu, absorbé par quelque référencement, quand Jonathan se présenta à lui.

La discrétion nous oblige à ne pas retranscrire ici toute l’émotion de cette rencontre. Pendant des heures, les deux hommes discutèrent, et Jonathan buvait les paroles du sorcier. Nous ne pouvons pas le raconter, que le lecteur nous pardonne, mais nous vous livrerons le moment le plus fort de cette conversation. Quand le sorcier glouton expliqua à l’apprenti : « Jeune homme, le plus dur reste à venir pour toi. Pour devenir toi aussi un sorcier glouton, tu dois maintenant te frotter aux plus grands, aux plus dangereux, et aux plus puissants sorciers du Net. Et le plus grand de tous, celui qui a remporté les concours les plus ardus, celui qui a terrassé tous ses concurrents, celui dont le nom fait frissonner tous les référenceurs de la planète : Actulab ».

Le jeune apprenti s’installa devant un ordinateur, se connecta sur Internet et se rendit sur le site d’Actulab. Et là, saisi d’une transe inouïe, à la fois douloureuse et douce, il sentit son esprit s’élever au-dessus des mondes et des millions d’images défilèrent dans son esprit. Il entrevit même, dit-on, le Boudha en personne. Il prononça ces trois syllabes... « Actulab »... et devint un sorcier glouton.

Dessins : Rosinski (dans Thorgal).